Homélie du père Pierre Mouton – Sainte Marie Madeleine – Juillet 2021

« Pleurer comme une madeleine ». Les pleurs de Marie Madeleine sont devenus proverbiaux. Mais, en vérité, pourquoi pleure-t-elle, comme le lui demandent les « deux anges vêtus de blanc » ? La pécheresse repentie ne pleure plus sur ses péchés passés et pardonnés par le Christ mais elle pleure parce, dit-elle, « on a enlevé le Seigneur mon Maître et je ne sais pas où on l’a mis ». Au Christ qui lui pose la même question que les anges de la Résurrection – « Femme, pourquoi pleures-tu ? » – mais qui lui demande aussi – « Qui cherches-tu ? » – Marie Madeleine répond en montrant qu’elle est toujours très attachée au Jésus terrestre qu’elle a connu et aimé mais qu’elle est encore incapable d’entrer dans la nouveauté absolue de sa Résurrection qui inaugure, comme le dit saint Paul, un nouveau mode de connaissance entre nous et le Christ :

« Désormais nous ne connaissons plus personne à la manière humaine : si nous avons compris le Christ à la manière humaine, maintenant nous ne le comprenons plus ainsi. Si donc quelqu’un est en Jésus Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né ».

 

Beaucoup de nos contemporains ont perdu la capacité de reconnaître dans leur vie le Christ « qui est mort et ressuscité pour eux ». Aujourd’hui où tant de voix proclament « la mort de Dieu » ou bien son retrait total du monde humain, beaucoup font l’expérience de cette absence de Dieu et de son Christ, ou du moins, pour ceux qui le cherchent comme à tâtons, de la grande difficulté à le trouver ou à le retrouver, comme le disait par deux fois l’épouse du Cantique des cantiques : « je l’ai cherché, je ne l’ai pas trouvé ». Peut-être l’ont-ils rencontré à plusieurs reprises au cours de leur vie. Peut-être, comme Marie Madeleine, ont-ils eu des expériences fortes de sa présence mais en pensant, à tort, qu’expériences « fortes » signifie nécessairement expériences « sensibles » avec rejaillissement sur leur affectivité qui deviendrait ainsi croyante.

 

Mais l’affectivité croyante n’est pas encore la ferme adhésion d’une foi devenue mature. Et nous-mêmes, faute d’un dépassement volontaire du ressenti affectif par la détermination à persévérer dans une foi plus dépouillée, après des années écoulées dans la monotonie du quotidien, environnés et contaminés par l’indifférence religieuse et la négation pure et simple de Dieu et de toute transcendance aujourd’hui très répandues dans nos sociétés fortement sécularisées, sommes-nous encore capables de dire « où on a déposé notre Seigneur », où nous pouvons aller le chercher, où nous pouvons le rencontrer sûrement, sans nous faire illusion ?

 

Tous, nous sommes confrontés à des épreuves réelles : épreuves de santé, épreuves de la vie professionnelle, épreuves des déceptions et ruptures affectives, épreuve du deuil, sans oublier bien évidemment l’épreuve actuelle de la crise sanitaire avec ses conséquences sur tous les plans de la vie et de l’activité des hommes. Mais, est-ce que devant tout ce qui nous arrive d’éprouvant, nous avons d’abord le réflexe de nous tourner et de nous retourner, dans un véritable mouvement intérieur de foi et d’espérance, vers le Christ « mort et ressuscité pour nous » ? Ou bien, est-ce que, comme Marie Madeleine, nous vivons seulement sur le souvenir nostalgique d’une présence autrefois expérimentée comme aimante et consolante mais qui aujourd’hui se déroberait à notre saisie psycho-sensible, comme pour nous dire, à nous aussi, « cesse de me (re)tenir (de cette façon-là) » ?

 

Ne prenons pas notre parti de dire, avec une majorité de sceptiques, qu’on ne plus savoir aujourd’hui, avec la certitude que donne la foi, où est Dieu, où est le Seigneur ou encore d’affirmer qu’il n’est plus dans et avec son Eglise ! Il est si tentant et si facile de sombrer dans le fatalisme ou le défaitisme plein d’ironie et d’amertume, de ne voir partout qu’injustice et corruption, de chercher dans les trahisons des autres les causes de notre propre désarroi. Aujourd’hui, on est prêt à accueillir toutes les explications, y compris les théories les plus conspirationnistes, pourvu qu’elles nous dispensent de faire un retour sur nous-mêmes et de nous remettre à la recherche inlassable de celui que nous avons perdu. On fait facilement la chasse aux coupables possibles, mais on se garde trop bien de regarder en quoi notre propre manière de vivre, lorsqu’elle manque de fidélité au Christ et à l’Evangile, participe aussi des malheurs des autres.

 

Aujourd’hui, devant la menace très forte des virus idéologiques, si nous ne croyons plus réellement aux fondements de notre culture et de notre civilisation, nous ne pourrons pas tenir. De notre héritage chrétien, nous avons gardé, à juste titre, le goût et l’amour de la liberté. Nous en avons hérité notre liberté de penser, notre liberté de croire et notre liberté de choisir nos modes de vie. Et nous pouvons être fiers de cet héritage et souhaiter le défendre.

 

Mais si nous oublions le Dieu de Jésus-Christ, si nous le rejetons, par un athéisme pratique sinon théorique, hors de notre vie quotidienne et de nos préoccupations, si nous en faisons une « persona non grata », surtout dans notre vie de famille ! alors, ne nous étonnons pas que notre société perde confiance en ses valeurs fondamentales et qu’elle se transforme sous nos yeux, plutôt rapidement que lentement, en un champ de ruines …

 

Nous ne pouvons pas échapper aux questions redoutables que nous impose notre temps. Contre la violence voire l’hyper-violence des individus mais aussi contre le comportement très agressif de certains états, contre le terrorisme, quelles sont les valeurs que nous voulons défendre et pour lesquelles nous sommes prêts à faire des sacrifices ? Est-ce que ce sont les valeurs de solidarité et de service des autres basées, non pas exclusivement, mais principalement sur l’Evangile, ou est-ce que ce sont les valeurs de l’égoïsme individuel, de l’hédonisme pour ne pas dire du libertinage ? Si rien ne compte plus pour moi que mes désirs égocentrés, ma quête effrénée d’avoir et de bien-être, alors que m’importent les justes aspirations des autres qui souffrent cruellement des manques de justice, de paix et de joie car « le royaume de Dieu – que nous avons, comme disciples du Christ, à préparer ici-bas – ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14, 17). Oui, si nous ne savons plus où on a mis le Seigneur, alors nous avons des raisons de pleurer avec Marie Madeleine, car notre cœur est devenu indifférent aux hommes.

L’évangile de la rencontre du Christ avec Marie Madeleine précise, par deux fois, que celle-ci s’est retournée vers le Christ ressuscité. Ce retournement symbolise et signifie la conversion définitive au Christ mort et ressuscité pour elle, mort et ressuscité pour nous tous. Si nous voulons vraiment honorer aujourd’hui sainte Marie Madeleine, imitons son mouvement de conversion et laissons-nous encore conduire par elle vers la lumière du Ressuscité.

 

Même si nous nous sommes éloignés de Jésus, même si nous n’avons plus de lui que des souvenirs lointains ou brouillés, même si nous avons des doutes sur la réalité et le réalisme corporel de sa résurrection, l’expérience de Marie Madeleine nous permet de comprendre que lui est toujours présent à notre vie, qu’il nous connaît de façon unique, qu’il nous appelle par notre nom, souvent de façon indicible dans le silence d’une vraie prière de cœur à cœur.

Nous le trouverons ou nous le retrouverons si vraiment nous voulons le chercher, si « nous voulons chercher celui que notre cœur aime » et qui nous aime comme le Père l’a aimé (cf. Jn 15, 9). Alors, par la fidélité de notre amour envers lui, nous pourrons le saisir pour ne plus jamais le lâcher puisque nous expérimenterons – et c’est en cela que consiste l’expérience chrétienne authentique – qu’il est vraiment avec nous tous les jours, aux jours heureux comme aux jours d’angoisse, comme il l’a promis (cf. Mt 28, 20) à ses disciples auprès de qui il a envoyé Marie Madeleine comme « Apôtre des Apôtres ».

Amen.